Le pape du mystère?

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Lors du conclave d’avril 2005, après la mort de Jean-Paul II, j’avais écrit un article à propos du cardinal Marc Ouellet qui pouvait déjà être élu pape à cette époque. Aujourd’hui, alors que les cardinaux sont reclus dans la chapelle Sixtine pour élire le successeur de Benoît XVI, il est intéressant de lire ce texte, qui n’était encore jamais paru. Le préfet de la congrégation pour les évêques nommé par Benoît XVI, ancien archevêque de Québec, a des chances de devenir le nouveau souverain pontife, il serait alors le premier pape américain. Bien entendu le portrait de lui qui est ici dessiné date de huit ans, il est donc à actualiser au regard des responsabilités qui ont été confiées depuis à ce cardinal canadien. Le congrès eucharistique international, à Québec en 2008, révéla sa stature universelle, et il fut l’ambassadeur de Benoît XVI en Irlande, au mois de juin dernier, où il demanda pardon aux victimes des prêtres pédophiles. Prions à son intention, en attendant la fumée blanche et la proclamation du nom de celui qui gouvernera la barque de Pierre dans les années qui viennent. L’Esprit Saint est à l’oeuvre, et nous avons toute confiance en lui!Rome, avril 2005.

Jean-Paul II, au crépuscule de sa vie, décida que le prochain congrès eucharistique international se tiendrait à Québec, en 2008. Faut-il y voir un signe, en cette année de l’Eucharistie, alors que les cardinaux viennent d’élire pape l’archevêque de Québec? C’est un événement historique: le premier pape du troisième millénaire vient d’Amérique du nord. L’Europe n’est plus le centre du monde.
Il porte le prénom d’un des quatre évangélistes, le disciple Marc, réputé proche de l’apôtre Pierre dont il était devenu le porte-parole, selon les exégètes.
Son élection, à quelques jours de la fête de saint Marc, le 25 avril, est une véritable surprise, car c’est un pape plus âgé qui semblait devoir succéder à Jean-Paul II, dont le pontificat fut très long. De plus la cardinal Ouellet ne faisait pas partie des « papabili » cités dans la presse comme favoris.
Dimanche dernier, avant d’entrer en conclave, le cardinal Marc Ouellet célébrait la messe dans la paroisse romaine dont il est titulaire, Santa Maria in Traspontina, via della Conciliazione, à quelques pas du Vatican. « Le choix que feront les cardinaux n’est pas un acte politique basé sur des calculs humains, mais un acte de foi à l’écoute de l’Esprit Saint », expliquait-il aux fidèles présents. Les journalistes étaient ailleurs, sur les pas d’électeurs plus connus. « Mais ce ne sont pas les journalistes qui élisent le pape », notait en souriant un prêtre ami de l’archevêque de Québec.
Né il y a soixante ans au Canada, dans l’Abitibi, sur une terre indienne, il était archevêque de Québec depuis un peu plus de deux ans, et c’est un des derniers cardinaux nommés par Jean-Paul II, en 2003, en même temps que le cardinal français Philippe Barbarin dont il est un ami.
Le nouveau pape est en pleine forme, il a belle allure, et « les jeunes sont derrière lui », souligne un de ses anciens collègues de la curie romaine qui insiste sur ses qualités d’écoute, précisant que « c’est un homme de coeur, fidèle en amitié ».
Avec lui l’Eglise catholique reprend son élan, pour affronter les défis de la foi qui l’assaillent au début du XXIe siècle, dans les pays du nord de la planète en particulier, ces nations qui font référence dans le reste du monde, en matière de mode de vie et de pensée.
« Il donne une voix à la nouvelle Eglise du silence, celle de la société occidentale qui oublie ses racines. Ce pape fera tomber le mur de l’indifférence, il est envoyé pour redonner l’espérance à ceux qui sont englués dans la consommation et ont perdu les raisons pour croire », commentait hier une jeune femme française, Céline, sur la place Saint-Pierre.
Ce qui est certain, c’est qu’il arrive d’un pays très atteint par la déchristianisation, où le manque de prêtres est un drame pour l’Eglise catholique, minoritaire et divisée contre elle-même. De plus le Canada est la voie de transmission d’une culture opposée aux valeurs du christianisme, allant des Etats Unis d’Amérique vers l’Europe, notamment sur le thème du couple et de la famille. « Le chemin de ces idées va du Québec vers la France spécialement, et de là passe dans le reste du vieux continent », considère le président de l’association de pères qui luttent pour leurs droits, face aux revendications féministes qui rejettent l’autorité du père.
Le gouvernement du Canada veut par exemple actuellement imposer une nouvelle définition du mariage, « union stable entre deux personnes qui s’aiment », incluant donc les unions homosexuelles, et le cardinal Marc Ouellet se trouvait en première ligne de cette bataille juridique aux enjeux incalculables pour l’humanité.
Ce pape qui a été un des piliers de l’Institut Jean-Paul II pour le mariage et la famille, dont la création devait être annoncée le 13 mai 1981- jour de l’attentat de la place Saint-Pierre- saura probablement poursuivre l’oeuvre de son prédécesseur au service de l’amour humain, objet d’attaques à la fois idéologiques et commerciales.
Si son élection est, en apparence au moins, la « surprise » de ce conclave, c’est surtout parce que cet évêque discret n’avait encore jamais été sous les feux de la rampe. Il est d’une « sensibilité dominée », dit une personne qui le connaît bien, et il n’a aucun goût pour les jeux de séduction médiatique où certains cardinaux se sont laissés entraînés ces dernières années, entrant ainsi chacun « pape » au conclave, sûr moyen pour provoquer un rejet des autres cardinaux électeurs, désireux de rester libres dans leur choix.
Des cardinaux, notamment français, l’avaient clairement signifié, et ils remarquaient dans des conciliabules, avant même le début des « congrégations générales », que cet outsider pouvait offrir en lui une synthèse du profil recherché.
En tout cas, la veille du conclave, dimanche 17 avril, les échanges téléphoniques se faisaient plus intenses entre les divers observateurs, et Marc Ouellet paraissait bien être devenu le recours pour ceux qui portaient depuis une semaine la « candidature » identitaire du cardinal Joseph Ratzinger, mais aussi pour tous les cardinaux désireux de voir avancer l’unité des chrétiens, avant tout la réconciliation avec les orthodoxes tant souhaitée par Jean-Paul II.
Le doyen des cardinaux, 77 ans, vers lequel les regards se tournaient, avait-il choisi un dauphin, désignant indirectement l’un de ses fils spirituels? « Comme le prophète Jean-Baptiste, il a indiqué l’agneau de Dieu, celui qu’il fallait suivre aux conclavistes déroutés », analysait hier soir un « vaticaniste » en verve. Ce n’est probablement pas si simple, mais une filiation certaine existe entre ces deux théologiens qui sont devenus amis il y a une vingtaine d’années autour d’une passion commune pour la pensée et les écrits de Hans Urs von Balthasar.
« Balthasarien, il voit l’histoire humaine dans la dynamique de l’incarnation et de la rédemption, car pour lui tout s’enracine dans le mystère de Dieu», résume un prêtre très proche du successeur de Jean-Paul II. « L’évêque du mystère », titrait d’ailleurs à ce propos un journal canadien, commentant sa nomination à la tête du diocèse de Québec, le 15 novembre 2002, qui faisait de lui le Primat du Canada.
A la source de la vie spirituelle et de l’engagement pastoral du nouveau pape, il y a la Communauté Saint-Jean, fondée par Urs von Balthasar et Adrienne von Speyr, sans rapport avec la communauté du même nom connue en France, et controversée.
Marial, le pape qui vient de naître a ce point commun avec Jean-Paul II. C’est un habitué du pèlerinage canadien de Notre Dame du Cap, et, avec lui, la patronne des Amériques, Notre Dame de Guadalupe- apparue au Méxique sous les traits d’une indienne- va sans doute devenir pour l’Eglise ce que l’icône polonaise de Czestochowa a représenté tout au long du pontificat qui vient de s’achever.
« En Marie, il accueille et il aime le mystère caché de Dieu qui se révèle à nous, et son ecclésiologie en est fortement marquée », explique celui qui a été le dernier à le saluer avant le début du conclave, après le messe de lundi dont l’homélie l’a profondément touché, selon ce témoin.
Son blason épiscopal évoque bien le mystère qui anime sa spiritualité, symbolisant l’héritage reçu de Balthasar. Si l’azur rappelle le ciel de l’Abiliti, son lieu de naissance, et la croix sur la montagne le geste des fondateurs de Ville-Marie à l’aube de la colonie devenue Montréal, on y voit aussi un lys doré qui figure la Vierge Marie, « prototype » de l’Eglise immaculée, ainsi qu’un autre lys- argenté- représentant Jean, modèle de l’humanité réconciliée.
« La croix glorieuse sur un calvaire indique la victoire de l’amour trinitaire sur le péché et la mort: Pour lui, ce qui est caché en Dieu est réel, c’est la clé de son enseignement et sa vie mystique », explique un de ses anciens confrères, membre comme lui de l’Académie pontificale de théologie.
Religieux de la Compagnie de Saint-Sulpice, Marc Ouellet a surtout exercé son ministère dans le domaine de la formation des prêtres et de l’enseignement de la théologie dogmatique. Ordonné prêtre pour son diocèse canadien, Amos, en 1968, il enseigna ensuite la philosophie au séminaire de Bogota, en Colombie, dirigé par les Sulpiciens. C’est ainsi qu’il entra dans la Compagnie de Saint-Sulpice, s’y engageant comme religieux en 1972. Après avoir repris des études à Rome, il fut envoyé à nouveau en Colombie, au séminaire de Manizales, puis au séminaire de Montréal. Revenu à Rome en 1978, il obtint un doctorat en théologie dogmatique à l’Université Grégorienne, en 1983. C’est à cette époque qu’il se lia d’amitié avec le théologien allemand Joseph Ratzinger, et avec l’italien Angelo Scola. Il découvrit aussi la famille spirituelle fondée par Urs von Balthasar, fréquentant par la suite la « Casa » de la via Cassia, où se forment ses disciples.
Il est reparti alors en Colombie, à Cali, et encore à Manizales, de 1984 à 1989, avant de rejoindre son pays, comme recteur de séminaire à Montréal et à Edmonton, de 1990 à 1996. Jean-Paul II l’appella à Rome dès 1996, à l’Université pontificale du Latran, où il devint titulaire de la Chaire de théologie dogmatique de l’Institut pour les études sur le mariage et la famille, présidé alors par Angelo Scola. « Au lieu de réduire le mariage à ses aspects anthropologiques ou philosophiques, il voit dans la Trinité la source d’amour qui unit les époux », fait remarquer un des professeurs qui a travaillé avec lui, et qui garde précieusement la « leçon d’adieu » de Marc Ouellet, conférence intitulée: « Pour une anthropologie trinitaire de la famille ».
Le 3 mars 2001, Jean-Paul II le nommait évêque et Secrétaire du Conseil pontifical pour l’unité des chrétiens, présidé par le cardinal Walter Kasper, très engagé dans la rencontre avec le protestantisme. Tous deux se complétaient, Marc Ouellet étant plutôt tourné vers le monde orthodoxe. Son passage à ce Conseil fut court, juste le temps d’organiser le voyage du pape à Athènes, grande étape dans le dialogue oecuménique avec l’Orient.
L’ancien archevêque de Québec désormais pape continuera probablement à lire Soloviev, et saura reprendre le flambeau du dialogue des chrétiens, lui dont la devise épiscopale est tirée de la prière de Jésus pour l’unité, dans l’Evangile selon saint Jean: « Ut unum sint ». Elle fait aussi référence à l’encyclique de Jean-Paul II, datant de 1995, sur l’engagement oecuménique.

1 Comment

  1. Evangeline dit :

    C’est très interessant de lire ce portrait écrit il y a 8 ans et surprenant aussi. Merci de nous le donner.
    Evangeline

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