« C’est comme le même sang qui nous traverse, nous irrigue ensemble »

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Il y a 25 ans, dans la nuit du 26 au 27 mars 1996, un mystérieux groupe armé enlevait sept moines trappistes à Tibhirine, petit village situé dans l’Atlas tellien, à une soixantaine de kilomètre d’Alger. Seules leurs têtes furent retrouvées 56 jours plus tard, sans qu’à ce jour les ravisseurs – étrangers à la région selon le gardien musulman du monastère – aient pu être objectivement identifiés. Ces martyrs ont été béatifiés à Oran le 8 décembre 2018. Durant ce Carême 2021, ayant bien connu Tibhirine durant ma jeunesse algérienne, je vous guide aux « racines priantes » de chacun des sept bienheureux, dans les colonnes de l’hebdomadaire La Vie, semaine après semaine, sur la route de Pâques.

Avec frère Christophe de Tibhirine, devenir « travailleur priant »

Il était le plus jeune des sept martyrs de l’Atlas. Sous-prieur et maître des novices au monastère de Tibhirine, frère Christophe Lebreton, âgé de 45 ans au moment de sa mort, aurait pu être élu prieur, comme son supérieur le souhaitait. L’élection devait avoir lieu le 31 mars 1996, mais l’enlèvement des moines de Tibhirine se déroula quelques jours plus tôt. C’est sous sa responsabilité que les religieux de Notre-Dame de l’Atlas exploitaient les sept hectares de leur domaine agricole.

Dans le jardin du monastère, frère Christophe avait pour modèle saint Joseph, le charpentier de Nazareth. Ces mots forts de Thomas Merton, recopiés dans son journal, disent tout de sa vocation d’ouvrier silencieux : « Mon monastère est l’endroit où je disparais du monde en tant qu’objet d’intérêt, dans le but d’être partout dans le monde par ma vie cachée et ma compassion. Pour être partout présent, je dois n’être plus personne ». Au potager, à travers l’écoute attentive de qui fait le vide pour l’autre, des liens fraternels s’étaient progressivement tissés avec Ali, Moussa, Youssef, Mohammed ou encore Salim. Des conversations simples se déroulaient chaque jour entre ces travailleurs chrétiens et musulmans, sans mur de clôture.

Les légumes – tomates, fèves, haricots, courgettes … – étaient vendus au marché, ainsi que les fruits, provenant de centaines d’arbres, et les confitures de figues, de prunes ou de cerises. Le miel servait aussi au soin des malades accueillis au dispensaire par le frère médecin. L’association, avec des voisins musulmans, pour l’exploitation de la propriété de Tibhirine était un élément capital de l’insertion des moines. « Avec Mohammed cet après-midi, on a parlé fumier, labours… Ce lieu est saint. Lieu d’adoration vraie dans le souffle du Nazaréen », écrivait notamment frère Christophe dans son journal. Un jour, avant l’office des Laudes, Mohammed demanda à frère Christophe des crochets pour arracher les pommes de terres, lui déclarant à propos de leur travail en commun : « Tu sais, c’est comme le même sang qui nous traverse, nous irrigue ensemble ». « Ainsi – commentait Christophe – pour lui, le sang parle d’abord de vie, et de vie communiée, partagée ».

Frère Christophe gardait les pieds sur terre, nourrissant son espérance dans le terreau d’un quotidien pétri d’actes d’amour. Né en 1950 à Blois, dans le centre de la France, il s’était engagé auprès des plus démunis durant sa vie d’étudiant. Après avoir abandonné toute pratique religieuse, dans l’élan de mai 68, il avait découvert Charles de Foucauld et ses écrits éveillèrent en lui le désir fou de suivre Jésus. Il pensa alors aux Petits Frères de Jésus, de spiritualité foucauldienne, avant de partir en Algérie pour effectuer son service militaire comme coopérant dans un centre d’enfants handicapés et sourds-muets. Il monta plusieurs fois à Notre-Dame de l’Atlas et entendit l’appel intérieur à devenir moine cistercien, trappiste.

Dans son acte d’offrande à Dieu, le 15 août 1982, il demanda à Marie, présente au calvaire, « la force d’imiter son enfant ». C’est à Tibhirine que cette force lui sera pleinement donnée.  « Combat de frère Luc : médecin priant. Puissions-nous en être chacun selon ce qu’il reçoit à faire : à l’atelier, à la cuisine, au jardin : travailleurs priants », notait frère Christophe. Le travail s’inscrivait donc dans sa vie comme un prolongement de la prière liturgique et personnelle, c’était pour lui comme la « prière des mains ». À notre tour,  en particulier durant ce Carême, souvenons-nous que le travail exprime aussi le don de soi à Dieu, cela nous procurera la joie d’expérimenter une vie unifiée.

François Vayne

Lire aussi mon livre La vie et le message des sept moines de Tibhrine (éditions Nouvelle Cité), écrit avec le Père Thomas Georgeon, postulateur de la cause de béatification de ces nouveaux martyrs et nouvel Abbé de la Grande Trappe.

 

 

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