Les armes du dialogue, le combat de la rencontre, et le rêve européen de François

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Comme un couronnement de son action pour redonner une âme au Vieux Continent, le pape argentin vient de recevoir le prix Charlemagne, au Vatican le 6 mai, en présence des dirigeants européens, dont la puissante chancelière allemande, Angela Merkel, « reine » d’une Europe en danger d’implosion. « Comme un fils qui retrouve dans la mère Europe ses racines de vie et de foi », François a rêvé d’un « nouvel humanisme européen », souhaitant « un élan nouveau et courageux à ce cher continent ». Le même jour la plus grande capitale européenne, Londres, élisait son premier maire musulman, Sadiq Khan, signe pour l’Europe d’un changement culturel profond, lié à la globalisation, où les diverses traditions spirituelles sont appelées à se « coaliser » au service d’une société intégrée et réconciliée. L’erreur historique de n’avoir pas voulu reconnaître constitutionnellement les racines chrétiennes de l’Europe a eu pour conséquence un oubli des valeurs essentielles, une perte des idéaux, au profit de l’économie, entraînant le désintérêt des peuples et une progressive désagrégation continentale, liée à l’individualisme et au consumérisme, avec le tragique retour des murs et des discours de haine insupportables contre lesquels le Pape s’élève, à contre tendance.
Désireux de mettre en lumière « la créativité, le génie, la capacité de sortir de ses propres limites » qui caractérisent « l’âme de l’Europe », il a d’abord rendu un hommage appuyé aux Pères fondateurs du projet européen qui ont posé « les fondations d’un rempart de paix ».
Constatant que l’ardent désir de construire l’unité parait de plus en plus éteint, il s’est déclaré « convaincu que la résignation et la fatigue ne font pas partie de l’âme de l’Europe », reprenant ses propos tenus le 24 novembre 2014 devant le Parlement européen, lorsqu’il avait évoqué « une Europe grand-mère », en déclin.
« Que t’est-il arrivé, Europe humaniste, paladin des droits de l’homme, de la démocratie et de la liberté ? Que t’est-il arrivé, Europe terre de poètes, de philosophes, d’artistes, de musiciens, d’hommes de lettres ? Que t’est-il arrivé, Europe mère de peuples et de nations, mère de grands hommes et de grandes femmes qui ont su défendre et donner leur vie pour la dignité de leurs frères ? », s’exclama François dans ce discours qui fera date, au même titre que celui de Martin Luther King et de son « I have a dream » lancé le 28 août 1963 à Washington lors de la célèbre marche pour les droits civiques des Noirs aux Etats Unis.
Comme le leader non-violent assassiné en 1968, l’évêque de Rome venu « dalla fine del mondo » a décrit son rêve, le rêve d’une Europe fraternelle et fidèle à sa mémoire…
Selon lui l’exemple des Pères fondateurs de « notre patrie l’Europe » doit inspirer des processus de renouveau, pour « chercher des routes alternatives, innovatrices », dans l’esprit de Robert Schuman, d’Alcide de Gasperi et de Konrad Adenauer, qui pensaient que l’unité se ferait par « des réalisations concrètes », créant d’abord « une solidarité de fait ».
« À présent justement, dans notre monde divisé et blessé, il faut retourner à cette solidarité de fait, à la même générosité concrète qui a suivi le deuxième conflit mondial », a considéré le Saint-Père, soulignant que « les projets des Pères fondateurs, hérauts de la paix et prophètes de l’avenir, ne sont pas dépassés : ils inspirent, aujourd’hui plus que jamais, à construire des ponts et à abattre des murs ».
Appelant ainsi à poser de nouvelles bases, fortement enracinées, François proposa que nous nous inspirions du passé en acceptant avec détermination « le défi d’actualiser l’idée de l’Europe ».

Aux côtés des jeunes forger l’esprit européen

Le chef de l’Eglise catholique, voix de l’espérance dans ce monde désenchanté, a plaidé pour une Europe capable de donner naissance à un nouvel humanisme fondé sur la capacité d’intégrer, la capacité de dialoguer, et la capacité de générer, c’est-à-dire d’agir et de faire quelque chose.
« L’identité européenne est, et a toujours été, une identité dynamique et multiculturelle », a-t-il martelé, avec un réalisme prophétique, invitant à « promouvoir une intégration qui trouve dans la solidarité la manière de faire les choses, la manière de construire l’histoire ».
« Ainsi, la communauté des peuples européens redécouvrira la grandeur de l’âme européenne, née de la rencontre de civilisations et de peuples, plus vaste que les frontières actuelles de l’Union et appelée à devenir un modèle de nouvelles synthèses et de dialogue », déclara-t-il avec les accents d’un grand guide universel dont la parole encourage en même temps qu’elle met en garde.
Pour lui, le dialogue est la clé d’un avenir de paix . « S’il y a un mot que nous devons répéter jusqu’à nous en lasser, c’est celui-ci : dialogue », notait-il, exhortant par ce moyen à « reconstruire le tissu social ».
« La paix sera durable dans la mesure où nous armons nos enfants des armes du dialogue, dans la mesure où nous leur enseignons le bon combat de la rencontre. Ainsi, nous pourrons leur laisser en héritage une culture qui sait définir des stratégies non pas de mort mais de vie, non pas d’exclusion mais d’intégration » , précisa-t-il, souhaitant que cette culture du dialogue soit insérée dans tous les cursus scolaires « comme axe transversal des disciplines ». Pour que l’idée européenne devienne populaire, elle doit clairement passer des pères aux enfants, à travers l’éducation, mais que font les gouvernements dans ce domaine ?
De plus il a suggéré, pour « défendre le peuple de l’utilisation qu’on fait de lui », de réaliser des « coalitions non plus uniquement militaires ou économiques mais culturelles, éducatives, philosophiques, religieuses », qui puissent mettre en évidence que, « derrière beaucoup de conflits, le pouvoir de groupes économiques est souvent en jeu » .
Enfin il en appela à « la capacité de générer » une société intégrée et réconciliée. En ce sens, il montra que les jeunes ont un rôle prépondérant car « ils sont ceux qui, déjà par leurs rêves, par leur vie, sont en train de forger l’esprit européen ». Il évoqua alors indirectement les causes internes du terrorisme récent à Paris et à Bruxelles, dont les auteurs étaient pour la plupart nés sur le sol européen, en posant la question politique importante : « Comment éviter de perdre nos jeunes, qui finissent par aller ailleurs à la recherche d’idéaux et de sens d’appartenance parce qu’ici, sur leur terre, nous ne savons pas leur offrir des opportunités et des valeurs ? »…

« Je rêve d’une Europe jeune, capable d’être encore mère »

« Si nous voulons envisager un avenir qui soit digne, si nous voulons un avenir de paix pour nos sociétés, nous pourrons l’atteindre uniquement en misant sur la vraie inclusion : celle qui donne le travail digne, libre, créatif, participatif et solidaire », fit remarquer François, qui ne se contente pas de vœux pieux.
Il suggère des solutions, en particulier celle de passer « d’une économie liquide, qui tend à favoriser la corruption comme moyen pour obtenir des profits, à une économie sociale qui garantit l’accès à la terre, au toit grâce au travail comme milieu où les personnes et les communautés peuvent mettre en jeu plusieurs dimensions de la vie : la créativité, la projection vers l’avenir, le développement des capacités, la mise en pratique de valeurs, la communication avec les autres, une attitude d’adoration ».
Et dans ce projet il est persuadé que si l’Eglise sort de ses sacristies poussiéreuses, elle peut contribuer à « la renaissance d’une Europe affaiblie », encore dotée d’énergie et de potentialités. « Son devoir coïncide avec sa mission : l’annonce de l’Évangile, qui aujourd’hui plus que jamais se traduit surtout par le fait d’aller à la rencontre des blessures de l’homme, en portant la présence forte et simple de Jésus, sa miséricorde consolante et encourageante », insista le Pape pour qui « seule une Église riche de témoins pourra redonner l’eau pure de l’Évangile aux racines de l’Europe ».
En cela, le chemin des chrétiens vers la pleine unité est « un grand signe des temps » selon François, mais aussi l’exigence pressante de répondre à l’appel du Seigneur « pour que tous soient un » (Jean 17, 21) , ce qu’il mettra en pratique à l’automne prochain, lors de son voyage en Suède, le pays le plus sécularisé d’Europe, pour les 500 ans de la Réforme luthérienne.

La force d’une cascade rafraîchissante qui ravive les consciences

Fort de son prix Charlemagne, du nom du roi des Francs sacré empereur du Saint Empire romain par Léon III en l’an 800, François a poursuivi avec les mots du cœur son rêve d’une « Europe jeune, capable d’être encore mère » : une mère qui ait de la vie, parce qu’elle respecte la vie et offre l’espérance de vie.
« Je rêve d’une Europe qui prend soin de l’enfant, qui secourt comme un frère le pauvre et celui qui arrive en recherche d’accueil parce qu’il n’a plus rien et demande un refuge », a-t-il déclaré devant le gotha des institutions européennes, avant de continuer avec la force d’une cascade rafraîchissante où chacun pourra venir raviver sa conscience.
« Je rêve d’une Europe qui écoute et valorise les personnes malades et âgées, pour qu’elles ne soient pas réduites à des objets de rejet improductifs. Je rêve d’une Europe où être migrant ne soit pas un délit mais plutôt une invitation à un plus grand engagement dans la dignité de l’être humain tout entier . Je rêve d’une Europe où les jeunes respirent l’air pur de l’honnêteté, aiment la beauté de la culture et d’une vie simple, non polluée par les besoins infinis du consumérisme ; où se marier et avoir des enfants sont une responsabilité et une grande joie, non un problème du fait du manque d’un travail suffisamment stable. Je rêve d’une Europe des familles, avec des politiques vraiment effectives, centrées sur les visages plus que sur les chiffres, sur les naissances d’enfants plus que sur l’augmentation des biens. Je rêve d’une Europe qui promeut et défend les droits de chacun, sans oublier les devoirs envers tous. Je rêve d’une Europe dont on ne puisse pas dire que son engagement pour les droits humains a été sa dernière utopie ».

1 Comment

  1. Olivier Collomb dit :

    On signale cependant qu’à la diversité exaltée au Nord de la Méditerranée correspond, depuis un bon siècle, l’ethnic cleaning du Sud. Comme on dit  » cela interroge ».

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