A Lourdes, des chemins sont à inventer

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Mon entretien exclusif avec le nouvel évêque de Tarbes et Lourdes, Mgr Jean-Marc Micas, est publié cette semaine dans Famiglia Cristiana, le grand hébdomadaire catholique italien:

. Mgr Jean-Marc Micas, comment abordez-vous la nouvelle mission que le Pape vous confie à la tête du diocèse de Tarbes et Lourdes, en particulier après la crise multiple qui a perturbé la vie du sanctuaire marial pyrénéen depuis dix ans (inondations, problèmes de gestion, nomination d’un délégué pontifical, confinements liés à la pandémie…)? 

J’aborde la mission que le Pape François vient de me confier avec gravité et confiance. Gravité parce que j’ai conscience qu’après les difficultés traversées par le Sanctuaire de Lourdes, le nouvel évêque « est attendu » par beaucoup. Pendant la crise sanitaire, le Sanctuaire a fermé pendant plusieurs semaines : c’est la 1ère fois depuis les apparitions en 1848 et le traumatisme est grand, chez les chapelains, prêtres responsables de l’accueil des pèlerins, chez les membres du personnel qui travaillent à Lourdes avec cœur, chez tous les habitants de Lourdes, chez les pèlerins eux-mêmes, en France et partout dans le monde. L’évêque est aussi « attendu » parce que pendant 3 ans, le Sanctuaire a été confié à un évêque « Délégué apostolique » distinct de l’évêque du diocèse, et aujourd’hui, revient sous la responsabilité du seul évêque de Tarbes et Lourdes. Il est encore « attendu » parce que la charge d’un évêque est aujourd’hui plus sensible que jamais, notamment en France après les scandales liés aux abus commis par des prêtres, et qu’on attend beaucoup des nouveaux évêques pour qu’ils aident l’Eglise à regagner la confiance de tous ceux auxquels elle doit annoncer l’Evangile.

 . Quelle est l’histoire de votre vocation sacerdotale et son lien avec Lourdes? 

Ma vocation est née pas très loin de Lourdes. Je suis originaire d’un village pyrénéen du diocèse voisin, Toulouse. J’appartiens à une famille chrétienne, et la question d’une possible vocation est venue lorsque j’avais 12 ou 13 ans. Elle a mûri pendant mes années au Lycée, puis à l’Université. Mon désir était à la fois de devenir prêtre pour partir en croisade (!) et « sauver »deux choses :

  • l’honneur de Dieu auprès de ceux qui n’ont pas la foi et qui ont de l’Eglise et de Dieu une image souvent très dégradée (on en parlait beaucoup avec d’autres lycéens lorsque j’avais 16 ou 17 ans) ;
  • l’honneur de l’homme souvent très dégradé aux yeux des hommes eux-mêmes : à 20 ans j’ai vécu en Ecosse pendant un an avec des gens d’une banlieue très pauvre qui estimaient que leur vie n’avait pas beaucoup de valeur ; même chose l’année suivante pendant mon Service militaire. Ma foi me conduisait à dire à toutes ces personnes, au nom de l’Eglise, que Dieu les aime et les regarde avec confiance et amour, que c’est ce qui leur donne toute leur valeur et leur dignité, et que cette valeur et dignité sont infinies…

Je voulais aussi ressembler au curé de ma paroisse, et m’engager au service de la foi des paroissiens de mon diocèse !

A 22 ans je suis entré au Séminaire de Toulouse et j’ai été ordonné prêtre à 28 ans.

Dans mon parcours, Lourdes a toujours occupé une grande place : A 18 ans je suis devenu membre de l’Hospitalité diocésaine de mon diocèse de Toulouse. J’y ai découvert Lourdes du côté des malades et du service auprès d’eux assuré par toutes sortes de croyants : jeunes, âgés, avec beaucoup de foi ou une foi plus hésitante. J’y ai fait l’expérience d’une charité infinie, d’échanges humains d’une richesse immense, de partages de foi comme j’en ai rarement vécu ailleurs. Auprès de la Grotte de Massabielle et de la Vierge Marie, il y a une grâce toute particulière : Bernadette disait « elle me regardait comme une personne ». Je retrouvai là les intuitions de ma vocation, auprès des pauvres en Ecosse, et des jeunes au Service militaire. Ensuite, pendant mes années de séminaire, je venais tous les ans passer 3 semaines pour accueillir et accompagner les pèlerins. J’y ai appris à devenir pasteur d’un peuple de gens divers, et à les accompagner avec respect et joie dans leur démarche spirituelle.

 . Vous avez une grande expérience de l’accompagnement des pèlerins puisque pendant plusieurs années vous avez été volontaire l’été au service de l’accueil dans le sanctuaire de Lourdes. Selon vous, quel est aujourd’hui le défi pastoral que doit relever l’Eglise dans ce haut-lieu spirituel? 

Le défi pastoral que doit relever le Sanctuaire de Lourdes a sans doute plusieurs visages, c’est en réalité un défi pluriel. Tout d’abord, accueillir, accueillir, accueillir. Accueillir l’humanité dans sa diversité, dans ses pauvretés, accueillir comme le Christ accueille : dans la vérité et la charité. Un jour je lisais que chez lui il n’y a jamais d’amour sans exigence ni d’exigence sans amour. Il me semble que le Sanctuaire de Lourdes est un lieu privilégié pour signifier cela à l’humanité qui vient ici. Accueillir les personnes dans la vérité et la charité. Le Pape François disait qu’il voyait l’Eglise « comme un hôpital de campagne », qui doit d’abord soigner les blessures les plus graves avant de se préoccuper du taux de glycémie ou de cholestérol. Et bien Lourdes est un lieu privilégié pour vivre cela. D’abord signifier aux personnes que Dieu les aime inconditionnellement, et ensuite, leur indiquer le chemin exigeant qui permet, à la suite du Christ et des saints, aidé par la tendresse maternelle de Marie, de devenir saint, et donc accompli et heureux dans son humanité et sa vie.

 . Beaucoup de personnes d’origine asiatique ou africaine viennent à Lourdes, hors des pèlerinages organisés plus souvent européens, comment le sanctuaire s’adapte-t-il à ces nouvelles vagues de pèlerins d’autres cultures qui ne sont pas pastoralement guidés?    

La crise sanitaire a conduit les responsables du Sanctuaire, Évêque, Recteur et Chapelains, à inventer de nouvelles façons de rejoindre les pèlerins empêchés de venir à Lourdes. Grâce aux moyens de communication d’aujourd’hui, la messe à la Grotte célébrée chaque jour, la prière du chapelet, les catéchèses et conférences qui présentent le Message de Lourdes, ont été rendus accessibles et diffusés dans le monde entier. Cette façon de faire provoquée dans le contexte de la crise continue à se développer aujourd’hui, en parallèle au retour des pèlerins sur place. Beaucoup de messages venant du monde entier disent combien des régions du monde peu habituées à Lourdes ont apprécié cette nouvelle proximité. Bien sûr, rien ne remplace un vrai pèlerinage sur place : il y a une grâce propre à cette démarche qui doit aussi être « physique », mais le message est ainsi porté « jusqu’aux extrémités de la terre » comme dit l’évangile, et pourra permettre à de nouveaux pèlerins de découvrir Notre Dame de Lourdes, sainte Bernadette, et peut-être décider d’y organiser un jour un pèlerinage. Cela appartient au secret des cœurs de chacun et de leur histoire avec Dieu.

 . Quel est l’aspect du message de Lourdes qui vous paraît le plus actuel?

L’invitation à prier pour la conversion des pécheurs. Par-là, Marie signifie un aspect important du message chrétien, de l’annonce évangélique, traduit dans ce verset de l’évangile de Jean que j’aime particulièrement : « Je suis venu pour que les hommes aient la vie, et qu’ils l’aient en abondance » (Jn 10, 10). Aujourd’hui, le monde « baigne » dans une « culture de mort » comme le dénonçait souvent saint Jean-Paul II. Et bien Lourdes a un grand rôle à jouer pour que la culture de mort soit convertie en culture de vie. Prier pour la conversion des pécheurs (ce que Marie confie comme message à sainte Bernadette), invite les chrétiens à vouloir et à œuvrer pour la conversion des pécheurs, à vouloir leur vie non leur mort, et à s’engager au service de la vie sous toutes ses formes. Il y a là une urgence planétaire !

 . Bientôt le célèbre musical Bernadette de Lourdes arrivera en Italie, comment jugez-vous cette œuvre artistique et quels en sont les fruits selon ce que vous voyez et entendez?   

C’est une œuvre artistique magnifique, servie par des gens formidables ! J’ai eu la chance de faire la connaissance de quelques-uns des comédiens principaux (« Bernadette » et son père, « François Soubirous »). Ils témoignent comment cette aventure professionnelle pour eux est aussi devenue une aventure spirituelle. Je pense que c’est vrai aussi pour beaucoup de spectateurs. Par ailleurs, dans le public, il y a des gens qui ont l’habitude de sortir au théâtre, au cinéma ou ailleurs, mais aussi des pèlerins peu habitués (personnes âgées, modestes et malades), qui découvrent une œuvre artistique qui élève leur cœur et fait du bien à leur âme. C’est bouleversant.

 . Parfois, dans certains lieux d’Eglise, le marketing semble remplacer la confiance dans la Providence, et l’évangélisation devient secondaire par rapport au souci de lever des fonds en temps de crise économique. Comment pensez-vous remédier à cette éventuelle dérive, à ce risque?

Je pense que c’est une question éternelle dans l’Église. On ne peut pas vivre sans ressource, c’est un fait humain. Le Sanctuaire de Lourdes a de nombreux salariés, des locaux qui demandent de l’entretien, etc., et donc a besoin de ressources pour assurer sa mission d’accueillir les pèlerins et de transmettre le Message confié par Marie à Bernadette. C’est un fait que tout le monde comprend bien. Le comprendre et y veiller est une chose ; en être trop « préoccupé » en est une autre qui peut exposer au risque de conflit spirituel dénoncé dans l’Evangile : « on ne peut servir deux maîtres : Dieu ou l’argent ». La crise économique mondiale à laquelle les réalités du Sanctuaire de Lourdes n’échappe pas a conduit à faire appel à des experts du monde de la finance. Ils assument leur mission avec compétence, et aujourd’hui, Lourdes est bien géré de ce point de vue : avec autant de responsabilité et de sens des réalités que possible. Mais il faut toujours garder à l’esprit que les moyens financiers sont des moyens et non une fin, un but, un objectif. Ils sont au service de la mission spirituelle et pastorale et non l’inverse. Ma mission, comme celle de tous les évêques et pasteurs de l’Eglise partout dans le monde, est de veiller à cela. Comme curé, j’ai fait l’expérience que lorsque la manière d’annoncer et de vivre l’évangile est bonne, vécue dans l’esprit qui convient, les moyens sont donnés par la Providence. J’aborde ma mission avec la même confiance, et entends que tous les collaborateurs de la mission du Sanctuaire de Lourdes soient attentifs à ce que nous soyons serviteurs du Message de Lourdes avant tout : le reste sera donné par Dieu, j’en suis sûr. L’inverse n’est pas vrai : si nous sommes d’abord préoccupés par les soucis matériels, nous risquons de vendre notre âme au Dieu argent et de tout perdre…

. Qu’attendez-vous du nouveau recteur qui a été nommé au sanctuaire, quelle sera sa feuille de route?

Qu’il soit un bon prêtre et un bon « gérant » des affaires du Maître des temps et de l’histoire que l’Eglise lui confie ici à Lourdes. Plus concrètement, j’attends de lui qu’il conduise la communauté des chapelains de façon à la mettre au cœur de la pastorale du Sanctuaire. Il lui reviendra de veiller à une articulation juste entre « les pasteurs » que sont les chapelains nommés par l’évêque, et les « techniciens » de la vie matérielle de Lourdes que sont les personnels salariés. Nous avons besoin des compétences de tous, et il faut animer ce grand orchestre avec finesse et précision : c’est sa mission.

 . Que comptez-vous faire pour rendre plus accessible le sacrement de la réconciliation à Lourdes, comme le demande avec insistance le Pape François pour tous les sanctuaires du monde?

Au moment de ma nomination comme évêque du diocèse, et donc aussi du Sanctuaire de Lourdes, le Nonce apostolique m’a dit combien le Pape François avait insisté pour que l’évêque choisi soit attentif à ce que Lourdes soit un lieu dans l’Eglise où la miséricorde de Dieu soit particulièrement signifiée, et qu’elle le soit évidemment d’une manière juste. Je me souviens d’une rencontre qu’il avait eue à Rome avec le clergé de son diocèse peu après son élection en 2013. Il y insistait pour que les prêtres ne soient « ni rigoristes ni laxistes » dans leur manière de vivre ce sacrement. Il insistait pour dire que ni les uns ni les autres ne prennent sur eux le péché qui leur est confié, et qu’ils ne font alors aucun bien, ni aux personnes ni à l’Eglise. Cette remarque du Pape m’habite au moment où commence ma mission ici. « C’est la miséricorde que je veux et non les sacrifices ». J’entends que Lourdes ait la réputation d’un lieu où tous les pécheurs peuvent venir chercher consolation et pardon, encouragement et éclairage authentique sur la vérité de leur vie. Non pas dans le jugement et la sévérité qui condamne le pécheur et exige de lui qu’il se présente « déjà saint » pour « mériter » le pardon de Dieu, mais dans la charité et la bienveillance qui rendent possible la conversion et l’exigence qui en découle. Dans l’Evangile, les pécheurs se convertissent après avoir rencontré Jésus, pas avant ! Il doit en être de même dans un monde qui ne connait pas Dieu et le message de l’Evangile qui est d’abord une bonne nouvelle adressée à tous. Des chemins sont à (ré)inventer pour vivre cela. Avec les chapelains, nous réfléchirons ensemble à la meilleure pédagogie pastorale possible.

 . Les prêtres manquent dans le diocèse de Tarbes et Lourdes, comme partout en France. Avez-vous déjà des projets pour susciter et accompagner de futures vocations sacerdotales? 

D’abord accueillir dans la foi et la reconnaissance les prêtres que Dieu donne à son Église. Des séminaristes sont là et je dois personnellement déjà rendre grâce à Dieu pour la générosité de ces jeunes gens qui, dans un monde difficile et une Église blessée, envisagent « malgré tout » de donner leur vie au service de leurs frères baptisés, et des autres !

Ensuite, prendre soin des prêtres « déjà là » : leur vie et leur ministère se déroulent dans un contexte éprouvant, et il convient de les soutenir et de les encourager à être des prêtres zélés et heureux, et surtout à savoir en témoigner.

Enfin, travailler, à ma mesure, à engager l’Eglise diocésaine dans une « culture vocationnelle » : aider à ce que se développe dans les familles et les communautés chrétiennes, une bienveillance « à priori » à l’égard de cette vocation, pour que des jeunes à qui Dieu adresserait cet appel particulier, puisse l’envisager en sachant que leur désir sera bien accueilli dans leur famille et la communauté chrétienne. Avec un peu de chance, les chrétiens pourront même proposer cette vocation à des jeunes repérés « aptes » à servir l’Eglise dans cette vocation. On retrouverait alors le sens traditionnel de la vocation au ministère presbytéral.

Pour développer cette culture, il faut en parler, en parler, en parler encore, dans les homélies (au moment des confirmations ou des ordinations par exemple), mais aussi dans la formation des catéchistes, des membres des Conseils paroissiaux, etc. Il faut aussi donner l’habitude à tous de prier pour les vocations sacerdotales, en donnant les moyens de bien comprendre ce que sont les prêtres dans l’Eglise catholique, au service du sacerdoce commun de tous les baptisés.

 . Avez-vous invité le Saint-Père, qui est désormais en chaise roulante, à venir à Lourdes en pèlerin? 

 Je l’ai fait dans une lettre que je lui ai adressée après na nomination, et je le referai prochainement, à l’occasion de la rencontre que j’aurai avec lui (j’espère) dans le cadre de la session de formation des nouveaux évêques. Ce serait formidable pour nous, mais aussi pour lui, j’en suis sûr !

 . Quelle sera précisément la participation de votre diocèse, ses propositions, lors du Synode d’octobre 2023 à Rome? 

Mon diocèse, comme tous les diocèses de France et du monde, a « rendu sa copie » en vue du Synode sur la synodalité. Un document de synthèse des travaux d’une centaine d’équipes synodales qui se sont réunies dans les paroisses du diocèse a été remis à la Conférence des évêques de France. Il comporte toutes sortes de réflexions, marquées notamment par le désir de voir l’Église proposer la foi au monde largement déchristianisé dans lequel nous vivons désormais et dont il faut prendre acte, et par un souci marqué de l’état du clergé jugé fatigué et éprouvé. A partir de toutes les synthèses diocésaines, un document « national » a été envoyé au Secrétariat du Synode à Rome. Comme tous, nous attendons la suite : le Synode lui-même qui est une aventure spirituelle particulière, et le document pontifical qui suivra. Celui-ci sera accueilli et travaillé dans le diocèse le moment venu.

 Propos recueillis par François Vayne

1 Comment

  1. guy faucheux dit :

    Merci François pour cet interview. Je suivrai avec encore plus d’attention l’actualité de Lourdes étant du diocèse d’Evreux
    Bonne route pour relever les défis

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