Le temps de la crise, un temps de l’Esprit

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« L’expérience d’une grâce cachée dans l’obscurité »

« La crise est mouvement, elle fait partie du chemin. Le conflit, en revanche, est un faux chemin, il est un vagabondage sans but ni finalité, il signifie rester dans le labyrinthe, il est seulement gaspillage d’énergies et occasion de maux ». Le Pape François vient de faire cet éloge de la crise devant la Curie romaine, le 21 décembre dernier, lors des traditionnels vœux de Noël. Un discours qu’il est important d’approfondir. Il s’est exprimé à ce sujet sur un ton plus doux que les autres années, saluant ainsi ses nombreux collaborateurs qui, à la Curie, « rendent témoignage par le travail humble, discret, sans commérages, silencieux, loyal, professionnel, honnête ». « Les problèmes finissent immédiatement dans les journaux – et cela tous les jours – , alors que les signes d’espérance ne font l’actualité que longtemps après, et pas toujours », a-t-il ajouté, cherchant à mettre en lumière la fécondité de la crise traversée dans l’Eglise, qui n’est pas à confondre avec la logique stérile du conflit.

« Lire l’Eglise selon les catégories du conflit – droite et gauche, progressistes et traditionnalistes – fragmente, polarise, pervertit et trahit sa véritable nature : elle est un corps toujours en crise justement parce qu’il est vivant, mais elle ne doit jamais devenir un corps en conflit avec des vainqueurs et des vaincus. Car, de cette manière, elle répandra la crainte, elle deviendra plus rigide, moins synodale et imposera une logique uniforme et uniformisante, bien loin de la richesse et de la diversité que l’Esprit a donné à son Eglise », a souligné le Saint-Père dans cette allocution qui nous reste à méditer, loin des bavardages mondains alimentés par des articles convenus.

Il a donné à tous les participants de cette rencontre une biographie du bienheureux Charles de Foucauld, le présentant comme « un Maître de la crise, qui nous a laissé un don, un très bel héritage ». Le cadeau de ce livre consacré à la vie du « frère universel », offert par le Saint-Père, confirme à mes yeux ce j’écrivais dans l’hebdomadaire La Vie, au printemps 2020, à propos du futur saint : « Sa canonisation consacrera ce modèle évangélique qui pourrait bien transformer le profil de l’Eglise catholique dans les années à venir, comme au temps de saint François. L’apostolat de la bonté, l’abandon spirituel et la présence discrète parmi les plus petits, sont je crois les trois secrets de ce renouveau ecclésial « foucauldien » proposé, comme une chance actuelle, à l’institution cléricale romaine ».

S’adressant à la Curie, le Pape a d’abord situé ce Noël comme étant celui de la pandémie. « La crise a cessé d’être un lieu commun des discours et de l’establishment intellectuel pour devenir une réalité partagée par tous », a-t-il constaté, remarquant que « ce fléau est une mise à l’épreuve qui n’est pas indifférente et, en même temps, une grande occasion de nous convertir et de retrouver une authenticité ». « À la faveur de la tempête, est tombé le maquillage des stéréotypes avec lequel nous cachions nos « ego » toujours préoccupés de leur image ; et reste manifeste, encore une fois, cette appartenance commune (bénie), à laquelle nous ne pouvons pas nous soustraire : le fait d’être frères », a-t-il considéré, rappelant ses mots prononcés le 27 mars dernier, devant une place Saint-Pierre vide, en plein confinement causé par la première vague de l’épidémie.

Alors que nous espérons sortir de cette situation terrible en 2021, François a proposé de réfléchir sur la signification de la crise, qui peut aider chacun. « Comme le rappelle la racine étymologique du verbe krino : la crise est ce tamis qui nettoie le grain de blé après la moisson », a-t-il noté, montrant à quel point « la Bible est aussi remplie de personnes qui sont “passées au crible”, de “personnages en crise” mais qui, justement à travers elle, accomplissent l’histoire du salut ». Il a cité Abraham, qui abandonna sa terre, et Moïse, manquant de confiance en lui-même, ou encore Elie, le prophète qui dans un moment de grande crise désira la mort, et aussi Jean Baptiste, tenaillé par le doute sur l’identité messianique de Jésus, ainsi que Paul de Tarse, secoué par la rencontre fulgurante avec Jésus sur le chemin de Damas… « Mais la crise la plus éloquente est celle de Jésus », ajouta-t-il, évoquant l’expérience de la crise vécue par le Christ dans les tentations, quand il fut conduit au désert par l’Esprit (Mt 4, 1), celle vécue ensuite à Gethsémani, puis la crise extrême sur la croix au cours de laquelle il remit son esprit entre les mains du Père (cf. Luc 23, 46).

Cette réflexion pontificale sur la crise nous met en garde de « juger hâtivement l’Eglise sur la base des crises causées par les scandales d’hier et d’aujourd’hui », car nos analyses ecclésiales ressemblent trop souvent à des récits sans espérance qui sont comme « l’autopsie d’un cadavre ». « L’espérance donne à nos analyses ce que, si souvent, notre regard myope est incapable de percevoir », a précisé le Saint-Père, appelant à regarder la crise à la lumière de l’Evangile. « C’est l’Evangile qui nous met en crise », lança-t-il. « Mais si nous trouvons de nouveau le courage et l’humilité de dire à haute voix que le temps de la crise est un temps de l’Esprit, alors, même devant l’expérience de l’obscurité, de la faiblesse, de la fragilité, des contradictions, de l’égarement, nous ne nous sentirons plus écrasés. Nous garderons toujours l’intime confiance que les choses vont prendre une nouvelle tournure jaillie exclusivement de l’expérience d’une grâce cachée dans l’obscurité ».

C’est dans ce sens qu’il exhorta à « ne pas confondre la crise avec le conflit », nous encourageant à percevoir que « la nouveauté introduite par la crise voulue par l’Esprit n’est jamais une nouveauté en opposition à ce qui est ancien, mais une nouveauté qui germe de l’ancien et le rend toujours fécond ». Ainsi, donnant une clé de son action réformatrice entreprise il y a bientôt huit ans, François parla de « métanoïa », expliquant ce qui est en train de se dérouler dans l’Eglise où tant de réalités semblent mourir, au moins en Occident : « Nous voyons sous nos yeux une fin et, en même temps, dans cette fin se manifeste un nouveau commencement ».

« Tout le mal, le contradictoire, le faible et le fragile qui se manifestent ouvertement nous rappellent avec encore plus de force la nécessité de mourir à une manière d’être, de réfléchir et d’agir qui ne reflète pas l’Evangile. C’est seulement en mourant à une certaine mentalité que nous réussirons à faire place à la nouveauté que l’Esprit suscite constamment dans le cœur de l’Eglise », insista-t-il, faisant probablement référence à des scandales récents relayés par la presse.

« Nous devons cesser de penser à la réforme de l’Eglise comme à une pièce sur un vieux vêtement, ou à la simple rédaction d’une nouvelle Constitution Apostolique. La réforme de l’Eglise c’est autre chose. Il ne s’agit pas de “rapiécer un vêtement” car l’Eglise n’est pas un simple “vêtement” du Christ, mais elle est son corps qui embrasse toute l’histoire (cf. 1 Co 12, 27). Nous ne sommes pas appelés à changer ou à réformer le Corps du Christ – « Jésus Christ, hier et aujourd’hui, est le même, il l’est pour l’éternité » (He 13, 8) – mais nous sommes appelés à revêtir d’un vêtement nouveau ce même corps pour qu’il apparaisse clairement que la grâce que nous possédons ne vient pas de nous mais de Dieu », conclua-t-il de façon très profonde et équilibrée, montrant à qui pouvait encore en douter que son pontificat ne touchera pas au cœur la doctrine catholique mais poursuivra l’œuvre de purification qui était nécessaire et pour laquelle les cardinaux l’ont élu en 2013.

Afin d’illustrer son propos le Pape évoqua la figure du bienheureux Charles de Foucauld, décrit comme « un vase d’argile qui a fait resplendir la grandeur de Dieu et les réformes de l’Eglise », le donnant en exemple à toute la Curie, en particulier en raison de son enracinement dans la prière. « Il est essentiel de ne pas interrompre le dialogue avec Dieu, même s’il est laborieux. Prier n’est pas facile. Nous ne devons pas nous fatiguer de prier sans cesse. Nous ne connaissons pas d’autre solution aux problèmes que nous sommes en train de vivre, sinon celle qui consiste à prier davantage et, en même temps, faire tout ce qui nous est possible avec plus de confiance. La prière nous permettra d’espérer contre toute espérance ».

3 Comments

  1. Lise-Marie dit :

    Quel bel article, auquel beaucoup de personnes je pense pourront s’identifier. Il me rappelle quant à moi, ma conversion récente que j’ai vécu comme une véritable renaissance. Et j’ai compris que je devais traverser cette crise durant plusieurs années (qui me semblait si interminable…), pour laisser place à la nouveauté que l’Esprit a voulu susciter en moi. Comprendre la nécessité de la traverser pour que Dieu puisse me transformer m’a permis de me pardonner à moi-même mes agissements passés qui m’ont tant pesé.

    Merci François de ta réflexion, qui est une telle source de lumière et d’Espérance !

    • François Vayne dit :

      Merci chère Lise-Marie pour ce message qui nous encourage car même si nous ne voyons pas le bout de la route nous pouvons continuer le chemin!

  2. Muriel Lanchard dit :

    Cette crise collective, mondiale, dure et joue aux montagnes russes… Malgré la peur, des élans de fraternité existent : aussi petits soient-ils, ces gestes de partage, d’entraide, de réconfort sont porteurs d’Espérance… Nous rêvons tous du fameux « monde d’après », n’oublions pas de prier dans ce sens… et n’oublions pas ceux qui ont besoin d’aide dès que tout va un petit peu mieux pour nous.

    Merci François de cette analyse très juste, chacun peut se reconnaître dans un passage de votre réflexion… autant de petites lumières d’espérance dans nos maisons !

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