« Apprenons à comprendre la douleur de l’autre »

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Dans la joie de Pentecôte, alors qu’une prière pour la paix au Moyen-Orient se déroule aujourd’hui dans les jardins du Vatican, en présence des présidents israélien et palestinien, revenons sur le voyage du pape en Jordanie, à Bethléem et à Jérusalem, avec cette synthèse que j’ai réalisée pour vous en revenant de Terre Sainte, chers lecteurs, comme une méditation à partir des gestes et des paroles de François, prophète de l’unité, dont le pontificat ne cesse de nous surprendre et de nous émerveiller.Dès notre retour à Rome le Pape a tenu à aller remercier la Vierge Marie, en la basilique Sainte-Marie-Majeure, et lors de l’audience générale du mercredi 28 mai place Saint-Pierre, en rendant grâce à Dieu, il a mis en lumière l’essentiel de ce voyage : « Avec Sa Sainteté Bartolomée nous avons prié ensemble au Saint Sépulcre et nous avons exprimé le désir de persévérer sur le chemin vers la pleine communion. J’ai également voulu encourager le chemin vers la paix dans cette région du Moyen-Orient, en particulier en Syrie. J’ai remercié les Autorités et le peuple jordanien pour leur accueil généreux des réfugiés. J’ai aussi invité les présidents d’Israël et de la Palestine à venir au Vatican afin de prier pour la paix. Enfin, mon pèlerinage avait aussi pour but de confirmer dans la foi les communautés chrétiennes de cette région et leur dire la reconnaissance de toute l’Eglise pour leur présence et leur courageux témoignage ».

« Préparer la route de la paix et de l’unité »

« Vous êtes devenu la conscience du monde` n’a pas hésité à dire le roi de Jordanie, Abdallah II, descendant du prophète Mahomet, en accueillant François samedi 24 mai au palais royal d’Amman. Fidèle à l’esprit de saint François d’Assise, qui su entrer en dialogue avec le sultan d’Egypte au temps des croisades, le Pape a répondu au souverain hachémite en saluant `l’artisan de paix` qui permet aux chrétiens arabes, pleinement citoyens jordaniens, de vivre sur leur terre, en pleine `convivance` avec leurs frères musulmans. Il a remercié la Jordanie « pour avoir encouragé diverses initiatives importantes en faveur du dialogue interreligieux, et pour avoir promu au sein de l’ONU la Semaine d’Harmonie entre les religions ».
Lors de la messe au stade d’Amman, François, entouré des Patriarches catholiques de tout l’Orient, s’est présenté avec un bâton pastoral en bois d’olivier, symbole à la fois de la simplicité à laquelle il appelle l’Eglise entière, et de la paix qu’il est venu annoncer pendant ces trois jours en Terre Sainte. Le chant du muezzin retentissait au loin après son homélie en plein air, dans une ambiance très orientale. « Aujourd’hui, invoquons avec un cœur ardent l’Esprit Saint, en lui demandant de préparer la route de la paix et de l’unité », résumait le Saint-Père au cours de son homélie centrée sur le baptême du Christ dans le Jourdain. « Vous êtes le saint Jean Baptiste de notre temps » lui a lancé à la fin de la célébration le Patriarche Latin de Jérusalem, Mgr Fouad Twal, d’origine jordanienne, en faisant référence à son témoignage prophétique.

À peine la messe terminée il est allé sur les rives du Jourdain, dialoguer avec des réfugiés du Moyen Orient, palestiniens, irakiens et syriens, victimes d’une déstabilisation régionale orchestrée depuis l’invasion américaine de l’Irak en 2003. « Je me demande : qui vend les armes à ces gens pour faire la guerre ? Voilà la racine du mal ! Cela doit nous faire penser à qui est derrière! », s’est exclamé François à propos de la lutte fratricide qui déchire la Syrie depuis trois ans, s’adressant ensuite à la communauté internationale « pour qu’elle ne laisse pas seule la Jordanie, si accueillante et courageuse, à faire face à l’urgence venant de l’arrivée sur son territoire d’un nombre si élevé de réfugiés, mais qu’elle accroisse son action de soutien et d’aide ».

« En ce lieu où est né le Prince de la paix… »

Au matin du dimanche 25 mai, pour la première fois un Pape entrait directement en territoire palestinien, sans passer d’abord par Israël, conduit en hélicoptère depuis la Jordanie jusqu’à Bethléem. Là il était accueilli par une foule arabe en liesse, où chrétiens et musulmans se mêlaient joyeusement. « Le moment est arrivé pour tous d’avoir le courage de la générosité et de la créativité au service du bien, le courage de la paix, qui s’appuie sur la reconnaissance, de la part de tous, du droit de deux Etats à exister et à jouir de la paix et de la sécurité dans des frontières internationalement reconnues », déclara François devant les autorités palestiniennes – au premier rang desquelles se tenait le président Mahmoud Abbas, alias Abou Mazen – avant de conclure son discours par un chaleureux « Salam ».
Place de la Mangeoire, lors de la messe, le Pape a parlé du « signe » que représente l’Enfant de Bethléem pour les bergers, invitant chacun à trouver en lui « un nouveau style de vie, où les relations ne soient plus de conflit, d’oppression, de consommation, mais soient des relations de fraternité, de pardon et de réconciliation, de partage et d’amour ». Il a fait renaître l’espérance dans la région, pendant cette célébration dominicale où le président Abbas était présent, en proposant aux présidents israélien et palestinien de se retrouver avec lui au Vatican, afin de prier pour la paix.
« L’esprit d’Assise », en référence à la grande réunion de prière des religions pour la paix, le 27 octobre 1986, continue ainsi plus que jamais de souffler, prenant une dimension géopolitique particulière liée au contexte d’urgence qui caractérise le Moyen-Orient. Le temps se fait court, le président israélien Shimon Peres – dont l’élection du successeur devrait avoir lieu au début de l’été – a donc rapidement accepté l’invitation, dont l’annonce a été faite lors de la récitation du Regina Cœli, « en ce lieu où est né le Prince de la paix », parmi les chrétiens palestiniens venus de toute la Terre Sainte, notamment de Gaza et de Galilée. Le président palestinien, qui était monté à l’autel pour serrer la main de François au moment du baiser de paix, a également volontiers donné son accord pour ce rendez-vous exceptionnel de nature spirituelle.
La bonne volonté du Saint-Père doit cependant s’armer de patience, comme lorsque le muezzin de Bethléem a hurlé dans les haut-parleurs son appel à la prière au moment même de la bénédiction pontificale, soulevant des sifflets de colère dans la foule bientôt sagement remplacés par d’enthousiastes « Viva il Papa »…
Avant de se rendre dans la soirée à Jérusalem, François s’est rendu dans un camp de réfugiés où il a écouté le récit des humiliations subies depuis 66 ans d’occupation par ceux qui ont perdu leurs terres, et il a exhorté ces personnes, particulièrement les enfants, à aller au-delà de la souffrance : « Ne faites jamais en sorte que le passé détermine votre vie. Regardez toujours de l’avant. La violence se vainc par la paix »

« Qu’ils soient un… pour que le monde croie »

Dans l’après-midi de ce dimanche de printemps François, spontanément, a fait arrêter sa voiture pour prier quelques instants devant le Mur de séparation, qui fait penser à celui de Berlin, destiné à empêcher la création d’un Etat palestinien ayant Jérusalem-Est pour capitale. La photo de ce moment imprévu, qui restera dans les annales, a subitement enflammé de commentaires les réseaux sociaux, tandis que le Pape continuait son chemin, circulant dans une voiture `normale`, refusant la papamobile blindée, accompagné pour ce voyage d’un rabbin et d’un professeur musulman, deux de ses amis argentins. La ville sainte était déserte pour des « raisons de sécurité » au moment de l’arrivée du Saint-Père, venu spécialement pour rencontrer le patriarche orthodoxe de Constantinople au Saint Sépulcre, dans une dynamique plus large de réconciliation entre Orient et Occident. La crispation identitaire était à son comble et les tensions extrêmes, les juifs ultras du mouvement Le prix à payer étant depuis plusieurs semaines très agressifs à l’égard des chrétiens arabes. Face à cette situation François, pendant la cérémonie de bienvenue en Israël, a insisté auprès des responsables de « l’Etat juif », ainsi désigné par l’ONU en 1947 : « Je souhaite que cette Terre bénie soit un lieu où il n’y ait aucune place pour celui qui, en instrumentalisant et en exacerbant la valeur de sa propre appartenance religieuse, devient intolérant et violent envers autrui »,
Plus tard dans la journée, guidés par les religieux franciscains, sous escorte policière, la délégation vaticane et les rares invités sommes entrés au Saint-Sépulcre avec une intense émotion pour vivre la rencontre historique au cours de laquelle le patriarche de Constantinople et l’Evêque de Rome, qui préside à la charité, ont manifesté leur volonté prophétique d’unité, conformément à ce que Paul VI et Athénagoras avaient initié il y a cinquante ans à Jérusalem, mettant fin à mille ans d’anathèmes.
Dans l’entourage du Pape se tenaient notamment le cardinal Pietro Parolin, Secrétaire d’Etat du Saint-Siège, le cardinal Leonardo Sandri, préfet de la Congrégation pour les Eglises orientales, le cardinal Kurt Koch, président du Conseil pontifical pour l’unité des chrétiens, et le cardinal Jean-Louis Tauran, président du conseil pontifical pour le dialogue interreligieux. Accueillis – comme le veut le statu quo établi sous les Ottomans – par le Custode franciscain pour les catholiques, le Père Pierbattista Pizzaballa, par Sa Béatitude Théophile III pour les grecs-orthodoxes, et par Sa Béatitude Nourhan Manoogian pour les arméniens-orthodoxes, les deux chefs des Eglises d’Orient et d’Occident se sont embrassés, rivalisant d’une délicatesse toute mariale l’un vers l’autre, signe évident de la présence de l’Esprit Saint dans cette absence totale de volonté de puissance où seul l’amour commandait.
Bartholomée a soutenu le pape, qui souffre d’arthrose du genou, lors des quelques pas qu’ils ont fait ensemble pour entrer dans la grotte où le Christ a été déposé après sa crucifixion, et d’où il est ressorti vivant. Ils ont posé leurs fronts sur la pierre du tombeau, sous le regard d’une icône de la Vierge Marie qui semblait les envelopper d’un manteau de tendresse divine, avant d’allumer chacun un cierge, symbole de la douce lumière éternelle qui triomphe des ténèbres. « Chacun de nous, chaque baptisé dans le Christ, est spirituellement ressuscité de ce tombeau, puisque dans le Baptême nous avons tous été réellement incorporés au Premier Né de toute la création, ensevelis ensemble avec Lui, pour être avec Lui ressuscités et pouvoir marcher dans une vie nouvelle », notait François dans son allocution, désireux que les chrétiens soient « des hommes et des femmes de la résurrection, non de mort », et qu’ils vivent les souffrances de leurs Eglises et du monde entier à la lumière du matin de Pâques : « Ses plaies ouvertes sont comme le chemin par lequel se déverse sur le monde le torrent de sa miséricorde. Ne nous laissons pas voler le fondement de notre espérance qui est ceci : Christòs anesti ! Ne privons pas le monde de la joyeuse annonce de la résurrection ! ».
Le Pape a de plus clairement exprimé le vœu de « trouver une forme d’exercice du ministère propre de l’Evêque de Rome qui, en conformité avec sa mission, s’ouvre à une situation nouvelle et puisse être, dans le contexte actuel, un service d’amour et de communion reconnu par tous ». Il a conclu en rappelant le testament de Jésus, prononcé le Jeudi saint, « Que tous soient un… pour que le monde croie » (Jean17,21).

« Apprenons à comprendre la douleur de l’autre »

Le lendemain, lundi 26 mai, sur l’esplanade des Mosquées, à Jérusalem, en présence des autorités musulmanes François a adressé « un appel pressant » à toutes les personnes et aux communautés qui se reconnaissent en Abraham : « Respectons-nous les uns les autres comme des frères et sœurs. Apprenons à comprendre la douleur de l’autre. Que personne n’instrumentalise par la violence le nom de Dieu. Travaillons ensemble pour la justice et pour la paix ».
Comme ses deux prédécesseurs le Saint-Père est allé prier au mur des lamentations pour honorer le peuple juif terriblement persécuté tout au long de l’histoire, puis il a été conduit au Mont Herzl – selon ce que prévoit un nouveau protocole imposé depuis trois ans – auprès de la tombe du fondateur du sionisme, avant de rendre hommage aux victimes du génocide hitlérien, à Yad Vashem. Saluant des survivants, il les a écoutés avec une attention pleine d’amour, embrassant leurs mains en signe de compassion et de profond respect. « Jamais plus, Seigneur, jamais plus ! », a-t-il déclaré avec force dans une prière poignante. « Nous voici, Seigneur, avec la honte de ce que l’homme, créé à ton image et à ta ressemblance, a été capable de faire », a-t-il ajouté. Ayant planté peu après un olivier avec le président de l’Etat d’Israël, Shimon Peres, Prix Nobel de la paix 1994, François a exprimé son souhait « que soient évités de la part de tous des initiatives et des actes qui contredisent la volonté déclarée de parvenir à un accord avec détermination et cohérence », terminant son propos avec un « Shalom » profondément fraternel. Le même jour cependant le gouvernement de Benyamin Netanyhaou autorisa la construction de cinquante nouveaux logements dans une colonie située entre Jérusalem-Est et Bethléem, voulant probablement indiquer l’irréversibilité de sa politique d’expansion en zone palestinienne.
Ce pèlerinage pontifical dans les Lieux saints s’est poursuivi par une rencontre avec les prêtres, religieux, religieuses et séminaristes, à l’église de Gethsémani, près du Jardin des Oliviers, où le Saint-Père, visiblement fatigué mais rayonnant et très heureux, a désigné le chemin sûr pour éviter « la duplicité, la fausseté de celui qui a trahi Jésus » : « Malgré nos chutes et nos erreurs… imitons la Vierge Marie et saint Jean, et restons près des nombreuses croix où Jésus est encore crucifié. C’est la route sur laquelle notre Rédempteur nous appelle à le suivre : il n’y en a pas d’autre, c’est celle-là ! ».
Une messe exceptionnelle présidée par François au Cénacle, la première église des apôtres revendiquée par les extrémistes juifs comme le cénotaphe du roi David, réunissait ce dernier soir les Ordinaires de Terre Sainte et la suite papale. « D’ici part l’Eglise en sortie, animée par le souffle vital de l’Esprit. Recueillie en prière avec la Mère de Jésus, elle revit toujours l’attente d’une effusion nouvelle de l’Esprit Saint : que descende ton Esprit, Seigneur, et qu’il renouvelle la face de la terre », a dit le Pape, porté par une force surnaturelle, au terme de ce véritable marathon spirituel.

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