« Ces martyrs d’Algérie auprès desquels j’ai appris à aimer l’Eglise »

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Cette nouvelle récente de leur prochaine béatification me rappelle le témoignage que j’avais écrit lors du premier anniversaire de la mort des sept moines de l'Atlas, à la demande de mon confrère Bruno Chenu, qui était rédacteur en chef de La Croix. Connaissant bien mon histoire, il m’avait demandé un texte dont il publia de larges extraits dans l'édition des 23 et 24 mars 1997. Il s'agit d'une lettre à ces hommes de Dieu qui ouvrent un lumineux chemin fraternel, où passera la colonne montante des générations. Je m'adressais à eux sur le ton de l'amitié qui nous lie éternellement :

« Christian, Célestin, Christophe, Bruno, Paul, Michel, Luc : vous êtes extraordinairement présents en nos coeurs depuis le 27 mars dernier, date de votre enlèvement par des hommes de la nuit. C'était à l'approche de Pâques, en la fête de saint Habib, prénom qui signifie Aimé en arabe... Apprenant le drame de Tibharine - j'écris ce mot comme nous l'avons toujours prononcé - j'ai subitement revu vos pieds nus dans des sandales de peau, image forte qui parlait tant à mes yeux d'enfant lorsque nous venions prier avec vous dans la chapelle de Notre-Dame de l'Atlas. Je devinais alors très intuitivement la radicalité du choix de vie que vous aviez fait. Vous étiez pour nous source d'énergie spirituelle et nous formions ensemble une famille d'Evangile, petite communauté chrétienne prenant ouvertement le parti de l'amour...

Vous m'avez donné de connaître l'Eglise telle qu'elle est sans doute dans le coeur de Dieu: jeune et belle, servante et pauvre. Vous m'avez aussi aidé à ne jamais la confondre avec le cléricalisme de droite ou de gauche qui est à l'Eglise ce que le gui est au chêne: un parasite! Voilà pourquoi je l'aime malgré tout ce que j'ai pu en voir depuis.

Consterné par certaines déclarations télévisées intempestives adressées en direct aux « musulmans » à l'annonce de votre mort, je me suis réfugié dans un silence douloureux, méditant sans cesse le magnifique testament de Christian. Texte inspiré - au parfum de pardon - daté d'un 1er décembre, jour anniversaire de la mort de Charles de Foucauld, à 80 ans de distance... Et je pensais souvent à ce compagnon de jeux, Samir, avec qui - à « l'âge de raison », vers 7 ans - j'avais passé un pacte d'unité: nous nous étions tailladé les poignets et avions mêlé nos sangs, comme pour réconcilier nos deux communautés séparées par une guerre aux enjeux obscurs.

Pendant près de deux mois que dura votre captivité, je ne pouvais imaginer le pire... Qui avait intérêt à vous faire disparaître, sinon ceux pour qui votre présence était insupportable? Car enfin, entre ceux de la plaine et « les autres », vous refusiez de choisir un camp. Vous compreniez de l'intérieur les souffrances du peuple algérien, otage désespéré de calculs les plus sordides. Vous n'étiez pas dupes, pas plus que mon ami Pierre Claverie - l'évêque d'Oran tué lui aussi - et vous répétiez à la manière des prophètes que l'harmonie sociale suppose la justice. « Le Christ a tant aimé les Algériens qu'il a donné sa vie pour eux, et les nôtres à sa suite »: vous êtes l'honneur de l'Eglise, et peut-être aussi de la France, et la force de votre témoignage nous invite au courage de la vérité pour le service de la fraternité universelle.

Agneaux égorgés, martyrs de l'espérance, vous évoquez désormais pour nous les sept « candélabres d'or » au milieu desquels marche le Christ, selon l'image offerte au début du second chapitre de l'Apocalypse.

Je crois qu'une Algérie nouvelle naîtra du coeur transpercé de Tibharine, petit Nazareth devenu Golgotha lumineux où le Dieu proche rejoint toute souffrance humaine pour l'habiter et lui donner sens. « Qu'ils sont beaux, sur les montagnes, les pieds du messager qui annonce la paix »... (Isaïe 52,7).

Ancien officier de l'armée française pendant la guerre d'Algérie, Frère Christian de Chergé, prieur de Tibhirine, ne pouvait oublier ce garde champêtre, Mohammed, qui avait protégé sa vie en exposant la sienne... et qui est mort assassiné par ses frères en religion parce qu'il se refusait à leur livrer son ami.

Fidèle à la mémoire de son ami Mohammed, il nous laisse un message immense, une invitation à abandonner les haines qui habitent nos cœurs, dont nous avons peut-être hérité, et qui ne nous appartiennent pas : « Nous nous sentons appelés à exercer un charisme de guérison entre tous, en nous efforçant d'accueillir chacun plus loin que la violence dont il serait complice. Il y a quelque chose à désarmer en nous aussi ».

Frère Christian dénonçait avec courage les crimes odieux dont il avait connaissance, notamment dans une prédication du 1er avril 1994: « Un homme est parti au maquis; on va chercher à la maison ses deux plus jeunes frères de 22 et 17 ans. Quelques jours après, le père est convoqué par la police qui lui restitue les deux cadavres, affreusement mutilés, sans autre explication que la consigne du silence. Et que d'exemples de ce genre! Tant d'horreur laisse sans voix ».

Il déclarait aussi son refus de prendre parti, après la visite d'un « émir » islamiste au monastère. Il voulait rester libre pour aimer, « même le diable » que le Frère Luc était prêt à soigner... Goethe n'a-t-il pas qualifié le diable comme « une partie de cette force qui toujours veut le mal et toujours crée le bien »? « Il arrive qu'en certaines situations concrètes de l'existence humaine le mal se révèle dans une certaine mesure utile en ce qu'il crée des occasions pour le bien », selon ce qu’écrivait saint Jean-Paul II dans les dernières années de sa vie.

Ce grand pape avait souhaité rendre hommage aux martyrs d'Algérie, en mai 2000, durant une « Année sainte » et jubilaire. L'archevêque d'Alger, qui était alors Mgr Henri Teissier, organisait un pèlerinage avec les familles des personnalités chrétiennes assassinées par des groupes armés. J’étais parmi eux, comme journaliste, me souvenant des heures de grand sens vécues dans la ville éternelle avec le diocèse d'Alger, durant l’Année Sainte 1975, quand j’avais douze ans.

Cette fois, au Colisée, autour de Jean-Paul II, nous étions là pour célébrer les martyrs du XXème siècle, et j’entendais citer les noms d'hommes que j'avais connus, avec qui pour certains j'étais venu à Rome, enfant, avec qui j'avais mangé des glaces italiennes et bu de « l'acqua minerale effervescente »...

Ils entraient dans l'histoire, et je ne pouvais rien écrire tant l’émotion était forte, inexprimable. Le correspondant permanent à Rome du journal La Croix, Guillaume Goubert – aujourd’hui directeur de ce quotidien - insista avec une grande délicatesse pour que je réalise l’article, m'enfermant dans son bureau - où j'ai dormi - jusqu'à ce que j'accouche d'un texte publié le 10 mai suivant dans La Croix...

La liste des disparus était impressionnante : Soeurs Esther et Caridad, les sept moines trappistes de Tibhirine, Mgr Claverie, Soeur Odette, Soeurs Bibiane et Angel-Marie, Soeur Paul-Hélène et Frère Henri Vergès, les quatre Pères Blancs de Kabylie, et le Père Jean-Marie Jover, tombé un peu plus tôt que les autres, en 1985...

- « L'Algérie, l'Algérie! Elle est toujours présente à ma prière », nous avait affirmé Jean-Paul II avec insistance après la messe dans sa chapelle privée, à laquelle je participais avec la maman de Christian Chessel, jeune Père Blanc de 36 ans mitraillé à Tizi-Ouzou en décembre 1994.

- « Le message de l'Eglise en Algérie, c'est la grâce d'un cœur désarmé, c'est au fond la grâce du Jubilé », remarquait-t-elle.

Vingt-cinq ans s'étaient écoulés depuis notre pèlerinage de la joie à Rome, avec le cardinal Duval, Mgr Scotto, Mgr Teissier et Pierre Claverie, qui n’était pas encore évêque. C'était maintenant « le pèlerinage de la fidélité et de l'offrande » selon les mots de Mgr Teissier.

Au cours de la célébration qui nous rassemblait dans la basilique Saint-Pierre, une célébration « à la gloire de la croix », je faisais le voeu d'aller « jusqu'au bout de l'amour », à la suite des martyrs d'Algérie, quoi qu'il en coûte, en me laissant travailler par Dieu, comme l'argile par le potier. Ses chemins sont inattendus, toujours surprenants.

Le martyre qui nous est proposé, c'est peut-être celui du courage de la vérité et de la confiance quand l'envie de fuir les difficultés nous prend. Affronter le réel, sans détours, dans la clarté même si cela fait mal. Ces martyrs d’Algérie, auprès desquels j’ai appris à aimer l’Eglise, nous portent par leur exemple. « Les fleurs ne changent pas de place pour trouver le soleil, c'est le soleil qui vient les visiter », écrivait un jour à son fils la maman de Christian de Chergé, alors que sa communauté se demandait s'il fallait quitter Tibhirine. Et au téléphone le cardinal Duval avait dit à ce propos au prieur de l'Atlas: « Constance, se tenir ensemble ».

Puissions-nous marcher dans leur sillage, suivant le cap de la fraternité universelle, avec la persévérance des prophètes.

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