Charles de Tamanrasset, un guide dans nos déserts

« Femme de la chambre haute », la Vierge enfante le Corps du Christ que nous formons
25 mai 2020

Cet article a été commandé et publié par l’hebdomadaire La Vie (30 mai 2020)http://www.lavie.fr/actualite/billets/charles-de-tamanrasset-un-guide-dans-nos-deserts-30-05-2020-106617_288.php

Par François Vayne, journaliste et écrivain

Nous avons appris, un peu avant la fête de Pentecôte, la désormais prochaine canonisation du bienheureux Charles de Foucauld, « confesseur de la foi », après la reconnaissance d’un miracle obtenu par son intercession. En même temps que cette annonce, la Salle de Presse du Saint-Siège faisait savoir que Pauline Jaricot, pourra être béatifiée. Ces deux grandes personnalités catholiques françaises, l’officier libertin devenu ermite silencieux au Sahara et la fondatrice laïque de l’Oeuvre pontificale de la propagation de la foi, semblent à première vue s’opposer dans leur conception de la mission. Elles se rejoignent en réalité par leur désir commun de porter l’Evangile en puisant à la spiritualité du Cœur de Jésus, loin de certains modèles cléricaux en vogue au XIXème siècle. « Les Réparatrices du Cœur de Jésus méconnu et méprisé », fondées par Pauline Jaricot, comme « l’Union des Frères et Sœurs du Sacré Cœur de Jésus », que Charles de Foucauld aurait voulu voir se développer de son vivant, annonçaient l’appel universel à la sainteté lancé par le Concile Vatican II, cette « nouvelle Pentecôte » qui rendit aux fidèles laïcs leur dignité de baptisés responsables du témoignage de l’Evangile dans la vie de tous les jours. Si lors la Pentecôte, Jésus disparait à nos yeux, n’est-ce pour que nous soyons son cœur et son visage, sa présence dans la société, en tant que peuple de Dieu et Corps du Christ ? Voilà ce que voulait signifier par anticipation le symbole du Cœur et de la Croix de Jésus, porté par le Père de Foucauld sur son habit religieux. Le bienheureux et futur saint donne ainsi son vrai sens à ce symbole parfois brodé sur des drapeaux français pour soutenir des causes politiques nationales. Plutôt que de brandir le Sacré Cœur sur des bannières n’est-il pas plus important d’en être revêtus intérieurement et spirituellement ? C’est ce que j’ai appris durant ma jeunesse algérienne, à l’école du « frère universel », quelques années après les concerts de klaxons pour l’Algérie française.

Né de père inconnu à la fin de la guerre d’Algérie, je suis très lié spirituellement à Charles de Foucauld : il est mon guide et mon protecteur. Quand j’étais encore enfant à Alger, ma mère me donna une photo de lui, au dos de laquelle mon père invisible, parti avec la France, avait écrit ces mots : « Il te protègera et t’aimera pour moi ». Il est d’autant plus important dans ma vie qu’ayant grandi dans la petite communauté chrétienne algéroise, après l’indépendance, j’ai souvent entendu évoquer l’exemple de « Frère Charles » à propos des relations avec nos amis musulmans. Pour nous, il est déjà saint depuis longtemps. Des malentendus d’ordre politique, par rapport à la colonisation, semblaient avoir repoussé sine die sa canonisation. Le Saint-Siège ne voulait probablement pas provoquer d’incompréhensions avec le gouvernement algérien. Le témoignage des 19 bienheureux martyrs d’Algérie, qui versèrent leur sang aux côtés de nombreux musulmans victimes de la violence, durant la décennie noire de la guerre civile, aura sans doute permis d’éclairer le message fraternel de Charles de Foucauld dont ils se réclamaient tous de près ou de loin, mes amis de Tibhirine en particulier. Christian de Chergé signa d’ailleurs son fameux testament un 1er décembre, jour anniversaire de la mort violente de Charles de Foucauld.
Moins de dix ans après la série d’assassinats de religieux en Algérie, Frère Charles était béatifié à Rome, le 13 novembre 2005. Cette célébration à laquelle j’ai eu le bonheur de participer a mis en lumière un style prophétique de vie chrétienne, dépouillée, rayonnante, qui fait de la religion un amour. Sa canonisation consacrera ce modèle évangélique qui pourrait bien transformer le profil de l’Eglise catholique dans les années à venir, comme au temps de saint François. L’apostolat de la bonté, l’abandon spirituel et la présence discrète parmi les plus petits, sont je crois les trois secrets de ce renouveau ecclésial « foucauldien » proposé, comme une chance actuelle, à l’institution cléricale romaine.

Contemplant dans mon adolescence les six ex-voto laissés par Charles de Foucauld, au sanctuaire de Notre-Dame d’Afrique, qui domine la baie d’Alger, j’admirais les étapes de sa vie missionnaire. « Mon apostolat doit-être celui de la bonté », disait l’ancien officier de cavalerie formé à Saumur, qui combattit sabre au clair la rébellion du Cheikh Bouamana contre la présence coloniale, dans le Sud-oranais, avec le futur général Lapperine. L’arme de Dieu, c’est donc sa bonté, avait-il compris à la lecture de l’Evangile, ayant quitté l’armée pour devenir explorateur du Maroc, puis trappiste et enfin ermite au milieu des Touaregs, artisan du dialogue islamo-chrétien. Trois ans à Nazareth l’avaient rendu familier de la tendresse de Jésus et il voulait « crier l’Evangile par la vie », en tissant avec chacun des relations d’amitié, comme il le fit notamment à Tamanrasset avec l’amenokal, Moussa Ag Amastan, chef d’une confédération touarègue. Il ne pensait plus à convertir mais à aimer. « Je suis certain que le bon Dieu accueillera au ciel ceux qui furent bons et honnêtes sans qu’il soit catholiques romains », écrira-t-il à propos des musulmans qui l’entouraient, sans arrière-pensée de prosélytisme, précurseur en cela du Concile Vatican II et de son document le plus célèbre sur la liberté religieuse, Dignitatis humanae. « Il ne s’agissait pas de prêcher, mais d’être à la manière du Christ », m’expliquera un de ses disciples, le Père René Voillaume, lors de sa dernière interview, qu’il m’accordera en avril 1999 pour le quotidien La Croix.
Charles de Foucauld plaçait son apostolat de la bonté sous le signe du Cœur de Jésus, y recevant avec un amour filial sa confiance en la paternité divine, source inépuisable de la fraternité universelle. « Je veux habituer tous les habitants, chrétiens, musulmans, juifs à me regarder comme leur frère », écrivait-il à sa cousine Marie de Bondy, pratiquant une spiritualité de l’abandon à la volonté du Père céleste, dans l’imitation de Jésus Christ. Cette spiritualité s’était approfondit dans son ermitage de l’Assekrem, au sud de l’Algérie, quand il fut sauvé de la famine par des Touaregs qui lui apportèrent du lait de brebis, en 1908. Il s’offrit comme un pauvre à Dieu dans l’abandon complet de lui-même. « Mon Père, je m’abandonne à toi. Fais de moi ce qu’il te plaira. Quoi que tu fasses de moi, je te remercie. Je suis prêt à tout, j’accepte tout, pourvu que ta volonté se fasse en moi, en toutes tes créatures, je ne désire rien d’autre mon Dieu je remets mon âme entre tes mains, je te la donne mon Dieu… » : âgé d’une douzaine d’années, j’ai balbutié pour la première fois sa Prière d’abandon apprise par cœur, au milieu des dunes de sable. C’était à El-Goléa, avec ma mère et quelques uns de ses amis, devant la tombe de Frère Charles. Là, petit blondinet perdu dans l’immensité saharienne, je comprenais que j’avais un père qui m’aimait de toute éternité, je recevais un cœur de fils dans le Fils pour être à mon tour frère de tous. Dans le désert, j’avais entendu l’Éternel me dire à moi aussi : « Tu es mon fils ; moi, aujourd’hui, je t’ai engendré » (Psaume 2, 17).

Travaillant à Rome depuis sept ans, j’aime aller prier chez les Petites Sœurs de Jésus, à Tre Fontane, devant l’autel eucharistique du Père de Foucauld conservé par elles avec amour. Cette relique évoque le troisième secret de Frère Charles, après l’Evangile et le Sacré Cœur : la Sainte-Face de Jésus. Symbole du Verbe incarné, il l’adorait de façon intérieure dans le sacrement de l’Eucharistie, don que Jésus fait de lui-même et qui nous révèle l’amour infini de son Père pour tout être humain. Touché profondément par ces paroles du Christ mises en relation, « Tout ce que vous faites à l’un de ces petits c’est à moi que vous le faites » et « Ceci est mon corps, ce ci est mon sang », il a cherché et aimé Jésus dans les plus petits, au fond de cette Amazonie d’Afrique du Nord qu’était pour lui la région berbère sahélienne. Ne pouvant célébrer la messe durant des mois car la règle d’alors obligeait que le prêtre ait un servant d’autel, il a cru intensément dans le rayonnement de la présence eucharistique qui sanctifie mystérieusement les personnes vivant à proximité.
Charles Eugène de Foucauld de Pontbriand fut progressivement transfiguré par l’adoration, devenant Charles de Tamanrasset, un autre Christ, comme François d’Assise, Bernadette de Lourdes, Ignace de Loyola ou Thérèse de Lisieux… La particule de la seule noblesse qui compte pour un chrétien, n’est-elle pas celle de la sainteté quotidienne?

Mort à 58 ans le 1er décembre 1916, tué par des rebelles sénoussis venus de Libye, alliés à l’Allemagne durant la Seconde Guerre mondiale, il nous rappelle que l’offrande de notre vie à Dieu est le seul moyen de porter du fruit, selon la parabole évangélique, à l’image du grain de blé qui tombe en terre. De plus il peut nous aider à ressentir l’urgence d’une dépossession de soi, d’une purification du culte et d’un retour à l’Evangile, pour porter témoignage en silence au cœur de nos déserts, dans la société sécularisée où nous sommes immergés. Sa canonisation sera une promesse en ce sens, pour toute l’Eglise.

Rome, le 30 mai 2020

2 Comments

  1. Christine Brunel dit :

    MERCI ! J’ai appris bcp de choses grâce à vous sur le Frère Charles que j’avoue n’avoir bcp « fréquenté » mais vous m’avez donné l’envie d’approfondir mes maigres connaissances ! J’aime bcp l’humilité dont vous faites preuve en nous faisant partager votre propre cheminement !
    Vous espérez pour demain l’Église dont je rêve également…..
    Nous enterrons mardi un de mes neveux décédé pendant le confinement et peut être du Covid en tous cas seul et un peu abandonné de tous y compris par moi, par nous ! J’ai choisi comme Évangile « Venez les Bénis de mon Père » me sentant terriblement concernée « par ceux qui ne l’ont pas fait à un de ces petits…. » !
    Merci de m’avoir lue, Merci pour vos écrits, avec toute mon Amitié.

  2. Abdelhamid Senouci Bereksi dit :

    Charles de Tamanrasset ne pensait plus à convertir mais à aimer.
    Heureuse nouvelle de sa prochaine canonisation.

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